De Bruocsella à Bruxelles, une ville sous l’eau 6 février, 2026
Posté par hiram3330 dans : Apports , trackbackDe Bruocsella à Bruxelles, une ville sous l’eau
Chronique de Ihsane Haouach dans le journal « Le Soir »
C’est l’histoire d’une ville née de l’eau, mais dont le courant ne passe plus… Vieille de 1.047 ans, la capitale se raconte par son passé mais peine à voir son futur, car le présent la bloque de toute vision…
Il était une fois un petit marais entouré d’un chapelet d’îles bercées de brouillard. De nombreux navires traversaient cette vallée humide débordant de boue et de roseaux, pour commercer d’ici et vers là. Une chapelle a été érigée sur une des îles de la Senne, autour de laquelle un petit noyau de maisons en bois se créa. Le marais, « broek », accueillit ainsi quelques habitats « sel/zele ». Bruocsella est née.
Petit à petit, de nouvelles maisons et chapelles s’érigèrent, ainsi que la forteresse qui officialisa la nouvelle ville en 979. Elle devint un centre politique régional qui, grâce à une maîtrise patiente du cycle de l’eau, s’établit comme ville commerçante incontournable, puis comme une capitale. A chaque bascule politique, la ville gagna un étage de pierre sur son sous-sol boueux.
Mais la Senne est capricieuse : elle inondait les bas quartiers au printemps, stagnait puante en été, divisant ses bras entre îles et canaux incertains. Elle était autant essentielle que menaçante. Au Moyen Age, elle fut élargie à des fins commerciales. A la Renaissance, sa beauté fut cachée sous les boulevards.
Au-dessus de cette rivière stratégique, la ville se mystifie d’une histoire digne des plus grands Disney : celle de l’archange Michel terrassant un dragon, figé sur les hauteurs en guise d’ordre et de protection. Le mal est vaincu, la population sauvée. Les récits simples rassurent toujours plus que les problèmes qui débordent. Dans cette histoire-là, le mal a un visage et il se laisse vaincre en une seule scène éclatante. La Senne, elle, n’a pas de vitrail : elle déborde, empeste, nourrit, charrie les déchets et les métiers pauvres. Et d’un coup, elle devient l’obstacle à recouvrir.
Bruxelles avait un petit air de Bruges, avec la rivière qui encerclait ses rues. Quand je vois des peintures d’époque, je romance certainement l’aspect poétique de l’architecture urbaine. Je m’imagine en bateau passer sous les Halles Saint-Géry, là où la Senne enserrait l’îlot comme une main posée sur la gorge de la ville. Le bateau suivrait le bras principal vers le nord-ouest, glisserait sous de petits ponts, longerait des moulins et des maisons serrées, je saluerais les citoyennes tendant leur linge sur leur balcon, puis rejoindrais la zone portuaire intérieure, là où les quais deviendraient le marché aux poissons… Mais les voûtes de pierre des esprits modernistes sont venues asphyxier la Senne, pour le meilleur et pour le pire. Des quartiers populaires ont été rasés pour y construire de grands boulevards centraux. Il fallait donner à cette ville l’allure de la modernité tout en garantissant l’hygiène générale. La ville fut remodelée en profondeur. Je ne sais pas si cette décision était la bonne. C’est tellement facile de regarder une situation avec des années de recul et de la critiquer. Il y avait des besoins sanitaires cruciaux, et une volonté d’urbanisation rapide pour développer des industries et gérer l’explosion démographique.
Par contre, je ne peux qu’admirer l’efficacité de cette décision de voûtement. Il ne fallut que trois ans pour enfermer la Senne ; un siècle et demi plus tard, 600 jours ne suffisent pas pour accoucher d’un gouvernement, et c’est désormais la ville elle-même qui manque d’air. En 1866, une décision politique forte visait à faire circuler la ville ; en 2026, la ville étouffe sous le manque de décisions d’un gouvernement en affaires courantes. Ce qui court surtout, c’est l’endettement de la ville et la précarité grimpante.
Un terrain toujours humide
Au-dessus de la Senne voûtée, s’élèvent maintenant les façades de verre et les bureaux, mais aussi des vies qui se serrent avec neuf euros par jour – moins qu’un matcha au centre-ville, entre loyers, factures et tickets de courses. On parle de « mixité sociale », de rénovation, de redéploiement urbain, mais les politiques peinent à desserrer l’étreinte : les mêmes quartiers populaires restent pris entre spéculation, infrastructures et grands projets, comme si la ville n’avait jamais cessé d’être un terrain humide où certains coulent et d’autres bâtissent des digues.
Je dois avouer que j’éprouve une inquiétude sourde pour ma ville, comme on avait peur autrefois des crues de la rivière : une crainte de débordement, de perte d’indépendance, de mise sous tutelle par des forces peu soucieuses des citoyens et citoyennes bruxellois.
Vieille de 1.047 ans, Bruxelles se raconte par son passé mais peine à voir son futur. Le présent la bloque de toute vision.
La Senne a été privée de son rayonnement, terrassée, transformée en égout et en tuyau invisible sous nos pieds. Est-ce ainsi que finira notre ville ?
Et si ces 600 jours étaient une chance de tout remettre à plat ? On ne bâtit pas durablement en rejetant l’eau, mais en l’apprivoisant ensemble. Imaginons un « voûtement inversé » : rouvrir des canaux pratiques. Un gouvernement qui déciderait aussi radicalement que Jules Anspach : circuits courts alimentaires depuis les maraîchers périurbains, amélioration de l’accès aux logements sociaux, taxation progressive des loyers spéculatifs, énergie coopérative sur les friches industrielles, accès équitable au marché de l’emploi, places de quartier réhabilitées en fontaines et jardins partagés…
Bruxelles redeviendrait un archipel, non plus de marais divisés, mais d’îlots solidaires où l’on bâtit ensemble des digues contre la précarité. Notre ville pourrait apprendre de son sous-sol : le présent ne bloque pas la vision, il l’exige.
*Observatoire de la Santé et du Social de Bruxelles-Capitale. (2023).
*Baromètre social 2023*, cité dans Formation Langues (6 mars 2025) : « Précarité à Bruxelles : une situation alarmante et persistante. »
Laisser un commentaire
Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.















Commentaires»
pas encore de commentaires